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07 février 2022

Rouvenat, une mystérieuse disparition…

La vente récente de 12 cahiers de gouaches et plus de 3 000 dessins de la maison Rouvenat est passée inaperçue. Car ce fleuron de la joaillerie française a sombré dans l’oubli. Et pourtant quel talent !
Par Sandrine Merle.

 

 

Léon Rouvenat est au fait de sa gloire dans les années 1850-1870, en plein Second Empire. Ses concurrents se nomment Boucheron, Fontenay, Mellerio, Massin, Froment-Meurice ou encore Alphonse Fouquet. Louis Cartier n’est pas encore né. Il fait sensation lors des Expositions Universelles où il collectionne grands prix, médailles et clients prestigieux. L’impératrice Eugénie lui achète en 1867 une magnifique broche lilas en diamants. La presse est dithyrambique : « la réputation de cette maison bien connue, dispense de tout commentaire », « c’est chez lui qu’il faut aller chercher le goût, la simplicité, l’harmonie parfaite […] ». Ce qui n’a pas empêché la maison de s’éteindre juste avant la Première Guerre Mondiale.

 

Rouvenat, un génie du naturalisme

Les élégantes en crinoline du Second Empire raffolent des bijoux dans le goût étrusque, hyper naturalistes ou influencés par le gothique. Léon Rouvenat crée diadème à fleur d’églantine, colliers à pampilles en pointe, médaillions transformables, broches-rosaces décorées de chaînes, d’arabesques, de palmettes s’organisant autour de cabochons de pierres précieuses. Sa virtuosité dans le travail du métal (ciselage, estampage…) rappelle qu’il a été l’apprenti (puis associé jusqu’en 1849) de l’orfèvre Christofle. Il invente la « cachemirienne », broche dont il remplace la tige par deux griffes pour retenir le châle en cachemire. Ses colibris sont légers, légers… La broche lilas frémit au moindre souffle grâce à ses tiges en diamants montées sur trembleuses. Elle aurait été réalisée d’après une vraie branche de lilas blanc, renouvelée tous les matins, de sorte que ses ouvriers puissent la copier avec exactitude.

 

Une des premières manufactures joaillières au monde

Léon Rouvenat s’inscrit dans le mouvement général d’industrialisation de la France, premier stade des grandes entreprises telles qu’on les connaît aujourd’hui. Dès 1851 (année du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte), il ouvre un immense atelier au plafond de verre où sont réunis batteur d’or, lapidaire, orfèvre, polisseur. Une première ! Jusque-là, tous officiaient séparément, entassés dans des chambres plus ou moins salubres. Sorte d’Aristide Boucicaut de la joaillerie, il initie de nombreuses mesures sociales, caisses de vétérance, etc.

 

Rouvenat, un joaillier international

De son association avec Christofle, Rouvenat a hérité d’une clientèle sud-américaine : il crée donc épées et parures pour généraux et présidents de pays d’Amérique Latine. Son premier colibri part chez le roi de Prusse, trente-huit autres chez le vice-roi d’Égypte. Une ceinture, un collier, une aigrette et des boucles d’oreilles font, eux, le bonheur du Shah de Perse. Rouvenat comprend très vite le potentiel du tourisme en plein essor, il vise « ces étrangers aisés qui visitent la France et qui s’en retournent rarement sans avoir acheté quelques-uns de ces bijoux… ». Ils arrivent de plus en plus nombreux des quatre coins du monde grâce au train, au ferry et aux paquebots transatlantiques. Le joaillier n’hésite pas, lui non plus, à traverser la Manche pour participer à l’Exposition Universelle de Londres en 1851, au Crystal Palace.

 

Le mystère Rouvenat…

Léon Rouvenat n’a pas eu de successeur à sa mesure ; personne pour faire perdurer sa vision et son talent au cours du XXe siècle. Peu de maison de l’époque ont d’ailleurs survécu exceptés Boucheron, Chaumet et Mellerio. Et aujourd’hui, aussi étonnant que cela puisse paraître, on recense très peu de bijoux Rouvenat : une dizaine en ventes aux enchères et un colibri. Personne ne sait où se cache la broche lilas ou s’il existe encore une seule cachemirienne. Côté musée, le MET est l’unique à détenir une pièce, une broche « attribuée à ». Un vrai mystère… Mais la maison qui fabriquait aussi pour les autres ne poinçonnait pas forcément tous ses bijoux et des propriétaires en ont peut-être sans le savoir. Une belle enquête à mener pour les Sherlock Holmes de la joaillerie !

 

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