Style

28 février 2024

Les félins de Boivin

Les félins, lynx, tigre, lion et aussi panthère, figurent parmi les plus beaux bijoux jamais réalisés par René Boivin.

Par Sandrine Merle.

 

 

La maison René Boivin excelle dans les représentations de fleurs et d’animaux. Parmi ces derniers, de magnifiques félins sont entrés dans l’histoire de la joaillerie. Le tigre, souple et transformable, ayant appartenu à Hélène Rochas en fait partie : on a vu cette grande élégante parisienne le porter en broche sur l’épaule. Autre bijou extraordinaire : le lion doté d’une magnifique crinière multicolore, ayant appartenu lui à l’Aga Khan. Le premier a été adjugé 677 000 euros en 2013 chez Christie’s, le second a atteint 700 000 euros chez Christie’s en 2023.

 

Le premier félin

Un tigre apparaît très tôt dans les archives de la maison René Boivin, vers 1900, en boucle de ceinture ; il est rugissant, la gueule ouverte sur des dents acérées, prêt à dévorer sa proie. Puis plus rien, plus aucun félin pendant plus de 50 ans. La créatrice Suzanne Belperron, qui a posé les bases du style Boivin, n’en a jamais dessiné : peu attirée par la faune et la flore, elle a préféré explorer les figures abstraites et géométriques. Une fois n’est pas coutume, sur ce sujet elle ne joue pas de rôle majeur… « Au contraire, la créatrice Juliette Moutard (qui lui succède en 1932) aime les fleurs, les papillons, les étoiles de mer, etc. tout comme Jeanne Boivin qui dirige alors la maison, explique Thomas Torroni-Levene aujourd’hui détenteur des archives et gardien du temple. Elle imagine sa première « carpette » (terme évoquant une peau de panthère au sol) en diamants et rubis, en 1958. Il s’agissait probablement une commande particulière même s’il n’existe aucune preuve. »

 

Thomas Torroni-Levene et les archives de René Boivin

 

L’ombre de la panthère Cartier

À partir de ce moment-là et jusqu’à la fermeture de la maison, les archives sont peuplées de félins. « Ce n’est pas tout à fait un hasard : on y devine l’influence de Jacques Bernard », précise Thomas Torroni-Levene. En effet, en 1964, la maison a recruté, comme vendeur, cet artisan joaillier qui travaillait dans l’atelier de Cartier. A son établi, il était chargé de sculpter, mouler, assembler, sertir les panthères très réalistes imaginées par la directrice artistique de Cartier, Jeanne Toussaint. Quelques années plus tard, en 1976, Jacques Bernard devient directeur puis, en 1989, propriétaire de la maison René Boivin. Sa passion pour les félins ne faiblira jamais…

 

Des félins très Boivin

Cela dit, les félins dessinés par Juliette Moutard dont on connaît le trait vif, n’ont rien à voir avec ceux dessinés, à la même époque, par Jeanne Toussaint. Cartoonesques, joyeux et colorés, ils semblent sortir d’un dessin animé. Allongés ou accrochés sur une corde avec leurs grosses patounes, ils sont aussi dotés d’une crinière généralement inexistante chez Cartier. Splendide, celle du lion ayant appartenu à l’Aga Kahn, se déploie en saphirs, rubis, émeraudes, etc. L’articulation du corps ajoute souvent une dimension ludique. « La maison René Boivin a toujours aimé les bijoux animés, transformables et/ou pourvus de cachettes », précise Thomas Torroni-Levene. Ainsi le dos du lion agrippé à sa chaîne est doté d’une micro-trappe.

 

Les félins des années 70-80

Dans les années 70-80, les créatrices (sous la direction de Jacques Bernard) impriment leur patte. Les félins de Marie-Caroline de Brosses et Marie-Christine de Lamaze changent d’attitude. Ils se résument souvent à un unique élément, généralement une tête s’apparentant à celle d’un chat sauvage. En argent noirci ou en ébène, elle est réhaussée d’un filet d’or jaune soulignant le nez, les babines, la gueule. Des pierres de couleur, péridots, rubis, émeraudes figurent les yeux perçants. Elle stylise ces félins à l’extrême : l’un de ses plus célèbres colliers est formé par deux pattes de panthère se croisant délicatement sur l’avant du cou. Une ménagerie suggérée, graphique et abstraite, qui témoigne du style unique de Boivin.

 

René Boivin Archives – The French Jewelry Post by Sandrine Merle

 

Articles les plus lus

Emmanuel Tarpin, joaillier des ombres et lumières

Emmanuel Tarpin n’a pas cherché à faire écho aux magnifiques orchidées de Tiffany & CO. ou à celles de René Lalique, réalisées il y a plus d’un...

Giorgio B. par Giorgio Bulgari, la haute joaillerie en héritage

Avant de revenir sur le travail de Giorgio Bulgari, clarifions les choses : oui, il est un membre de la famille Bulgari. Il représente la quatrième...

Anna Hu, la technicité d’une haute joaillerie Made in France

Les bijoux de la créatrice Anna Hu sont aussi beaux que spectaculaires. Ils sont aussi très techniques… Pour elle, les faire fabriquer à Paris s’est...

René Boivin et Suzanne Belperron, les inséparables

Les gardiens du temple de René Boivin et Suzanne Belperron incarnent aujourd’hui le rapprochement de ces deux maisons qui, l’une sans l’autre, ne...

Défilés Spring/Summer 24, obsession bijou

Le bijou couture fait son grand retour. Passage en revue des spécimens les plus surprenants des défilés Printemps/Été 2024.

Simone Rocha, une perle rare

Simone Rocha maîtrise la brillance du cristal et de la perle à la perfection car elle sait les doser en fonction de leur indice de réfraction, à savoir...