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08 février 2020

Les bijoux de la Renaissance

La Renaissance est associée à la peinture, à la littérature et à l’architecture. Lors de son Evening Conversation, L’École des Arts Joailliers s’est, elle, intéressée aux orfèvres et aux bijoux Renaissance.

 

La chute de Constantinople qui passe sous domination ottomane en 1453 et le déplacement du centre du négoce mondial de Venise vers Lisbonne au 16e siècle obligent les grandes puissances européennes à trouver de nouvelles routes commerciales. Vasco de Gama, Hernan Cortès, Christophe Colomb… Les expéditions se multiplient aussi bien vers l’Ouest que vers l’Est. Car l’Inde est une destination particulièrement stratégique où se trouvent les seuls gisements de diamants connus (et ce jusqu’au 18siècle).

 

Un afflux de nouvelles matières

Grâce ces nouvelles routes maritimes, les orfèvres voient arriver dans les caravelles des tonnes de rubis et de saphirs de Ceylan, de lapis-lazuli, de turquoises et d’argent du Mexique. De Colombie sont débarquées des cargaisons d’or et surtout d’émeraudes extraites de Chivor, de Muzo et de Cosquez. Ce sont les pierres à la mode avec les perles qui affluent du golfe arabo-persique. Elles entrent dans les cabinets de curiosité des plus grands collectionneurs, sont montées en interminables rangs et sont rebrodées sur les robes. Symbole de virginité, elles sont associées aux jeunes filles et à la reine Elizabeth 1ère d’Angleterre, surnommée la Reine Vierge. Baroques (de forme irrégulière), elles forment la coque d’une caravelle ou encore le corps d’une salamandre, animal fétiche de l’époque. Même Léonard de Vinci se penche sur ce sujet : dans un de ses carnets de croquis, on distingue un instrument pour faciliter la pêche des perles !

 

Qui étaient les grands orfèvres ?

« Le métier d’orfèvre se trouve profondément bouleversé par l’imprimerie, explique Michèle Bimbenet-Privat conservateur général au département des Objets d’art au Musée du Louvre. Grâce à la gravure, les dessins se diffusent plus vite et facilement dans toute l’Europe créant, pour la première fois, un style international. » Aucun orfèvre n’est devenu aussi célèbre que Léonard de Vinci, archétype de l’homme de la Renaissance. Pour autant quelques-uns ont réussi à se distinguer dans des ateliers régentés par une tradition très forte comme Benvenuto Cellini, Wenzel Jamnitzer ou encore Etienne Delaune. Ce dernier a publié une gravure très réaliste de son atelier de Nuremberg donnant une idée de l’organisation : à gauche, on voit l’apprenti qui entrait dans le métier à l’âge de 11 ans pour devenir 8 ans plus tard compagnon-ouvrier, comme ceux assis à la table. Le plus âgé, avec une barbe, est probablement le maître.

 

De nouveaux bijoux

On les voit sur le portrait d’Élisabeth d’Autriche, femme de Charles IX. C’est à la mode de la parure, un ensemble de bijoux ayant en commun des associations de pierres, de l’émail ou un motif. Autres pièces typiques de la Renaissance : le touret, parure de tête formée par un rang de perles allant d’une oreille à l’autre et les fers d’aiguillette servent à retenir les manches de la robe, très complexe. Quant au jazeran qui lui couvre la poitrine, il est constitué par un réseau de pierres évoquant la cote de maille : le nom vient d’ailleurs de celui de la ville Alger où l’on fabriquait cette dernière. Les diamants sont très noirs car ils ne sont pas encore facettés pour réfléchir la lumière et une perle termine généralement le bijou en pointe. Ainsi intensément parée, Élisabeth d’Autriche ressemble à une icône… sans doute bien contrainte par la lourdeur de l’ensemble.

 

Bagues et pendentifs

Le pendentif (qui, à la Renaissance, s’appelle bague) prend la forme d’un amour, d’une caravelle ou plus amusant, d’un cure-dent sur le portrait du grand banquier Anton Fugger en 1525 ! « En se faisant ainsi représenter, il signifie que ses affaires sont saines », décrypte Michèle Bimbenet-Privat. Le pendentif est le plus souvent porté sur l’épaule ou en arrière, dans le dos. Les mains sont chargées d’anneaux : ils font office de cadran solaire avec un chaton qui se soulève, de bijou de deuil avec une tête de mort, de sceau, etc. A la ceinture, l’arsenal de bijoux comprend patte d’animal, bouteille d’eau bénite, clochette, clés, porte-monnaie et pomme de senteur. Cette dernière s’ouvre comme une orange dont chaque quartier contient une cire parfumée, de l’ambre gris, du musc, etc. Elle servait à se parfumer mais également à se prémunir des maladies. Les hommes en portent aussi comme les bourgmestres voulant signifier leur capacité à protéger les citoyens.

 

Bijoux de culture

Le bijou étant depuis toujours le reflet du goût des élites, l’engouement pour l’antiquité  n’est pas surprenant. Qui dit bijoux Renaissance, dit glyptique l’art de tailler les pierres en relief. Hommes et femmes raffolent des camées sculptés en relief et des intailles, en creux. Ces dernières figurent souvent les armoiries du commanditaire pour servir de cachet. Botticelli peint la belle Simonetta Vespucci portant autour du cou une intaille, une cornaline gravée représentant « Apollon et Marsyas »appartenant à la collection de Laurent Le Magnifique. On n’hésite pas non plus à les traficoter en rajoutant des éléments ou en remplaçant une partie manquante. Au revers de bijoux en émail, les orfèvres représentent des grotesques : des personnages, des éléments architecturaux et des guirlandes coexistant de façon extrêmement poétique. Ils sont inspirés par ceux découverts par des artistes romains sur les voûtes et les murs des vestiges du grand palais de Néron, enfouis dans des décombres.

 

Bijoux de pouvoir

Les puissants ont toujours utilisé les bijoux pour affirmer leur pouvoir. A la Renaissance plus que jamais car il existe une très grande rivalité entre les princes européens. « Hormis la richesse de son vêtement, Henri VIII porte de très nombreux bijoux dont ce pendentif de l’ordre de la Toison d’or créé en 1430 par Philippe le Bon», explique Cécile Lugand enseignant chercheur à L’École des Arts Joailliers. Il s’agit d’un signe d’appartenance et d’allégeance reconnaissable au pendentif en forme de corps de bélier. Élisabeth 1ère, seule femme monarque, n’est pas en reste : sur les portraits, elle se fait représenter les cheveux et la robe couverts de pierres et de perles. Quant à François 1er, il crée, en avril 1530, la collection des Joyaux de la Couronne de France à partir de 8 pièces apportées pour la plupart par sa femme dont le rubis « Cote de Bretagne », seule pièce parvenue jusqu’à nous. Enrichie par les monarques suivants, la collection des Joyaux de la Couronne de France va connaître une histoire fascinante que L’École des Arts Joailliers retracera lors de sa première Masterclass, le 2 et 3 mars prochain.

 

La Renaissance s’achève en 1610, à la mort d’Henri IV. Pendant les 200 ans qui se sont écoulés, les jalons d’une nouvelle bijouterie ont été posés. Au 17siècle, l’art de mettre en valeur les pierres s’améliore en partie grâce à de nouvelles techniques liées à la taille révélant l’éclat des pierres et permettant d’alléger les montures. La joaillerie est née.

 

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