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02 octobre 2019

« Marchands de perles », une saga commerciale

On l’a oublié mais Paris a été au début du 20siècle, une place majeure dans le commerce des perles fines. Après une année et demie de recherches, L’École des Arts Joailliers a reconstitué cette fabuleuse saga commerciale.

 

 

Livres, articles, musées et expositions sur la perle m’ont permis de découvrir à quel point la perle fine a fasciné les hommes et déclenché des passions. Autant que le diamant, voire plus et pourtant, je n’ai jamais trouvé d’informations précises sur son commerce. Qui étaient les grands marchands ? Comment Paris, à une époque, en est-elle devenue le centre de négoce ? Et pourquoi ce commerce a-t-il disparu ? Aujourd’hui, L’École des Arts Joailliers comble enfin ces lacunes grâce à une année et demie de recherches menée par Léonard Pouy, docteur en histoire de l’art. Il en a dévoilé les résultats passionnants, avec Olivier Segura, lors de l’« Evening Conversation » de la rentrée.

 

Le commerce des perles fines dans le Golfe Persique

Lors de la conférence, Léonard Pouy a dressé le tableau du commerce florissant des perles fines jusque dans les années 20. Nées naturellement dans une huître, on les trouvait surtout dans le Golfe Persique (de la côte Ouest de l’actuel Oman au Koweit en passant par l’archipel de Bahreïn). À l’apogée de ce commerce, à la fin du 19e-début 20siècle, cette région dominait le marché avec des exportations représentant 4 millions de dollars sur un total mondial de 5,9 (cf. « The book of the Pearl »). Il mobilisait l’essentiel de la population : 5 000 boutres appartenant à de grandes familles partaient tout l’été ratisser les bancs d’huîtres précisément cartographiés. Des « pêcheurs-esclaves » africains nourris seulement de riz et de dattes plongeaient en apnée dans les eaux infestées de requins et de méduses… Ce commerce a longtemps été dominé par les Anglais qui cherchaient à tout prix à se protéger des pirates et à maintenir la paix dans ce qu’on nommait alors, les États de la Trêve.

 

Le roi de la perle, Léonard Rosenthal

Les perles fines étaient acheminées vers l’Inde pour être triées avant d’être envoyées dans le monde entier. Les Européens n’ayant souvent que les « restes »… Plusieurs Français tentèrent de s’approprier ce marché en vain, jusqu’à la crise économique qui frappa l’Angleterre en 1906. « Le grand public ne connaît pas Léonard Rosenthal mais s’il ne fallait retenir qu’un seul nom dans cette saga, ça serait le sien », insiste Léonard Pouy. Ce négociant-aventurier en profite : il convoie des sacs de centimes à dos d’ânes pour impressionner les pêcheurs de perles et s’empare ainsi du marché. Il achemine ensuite les cargaisons de perles fines chez les négociants de la rue Lafayette, idéalement située dans le prolongement de la rue de la Paix. Paris devient alors le centre mondial de ce commerce : entre les deux-guerres, on ne compte pas moins de 300 négociants entre les numéros 1 et 100. Olivier Segura a rencontré le petit-fils de Léonard Rosenthal qui lui a confié : « mon grand-père employait 100 enfileuses produisant 100 colliers par jour. »

 

Perlomanies

« La perle a toujours été rare, explique Olivier Segura. On estime qu’il fallait ouvrir 100 huîtres pour trouver une perle et sur 100 perles une seule était de qualité gemme c’est-à-dire digne d’être sertie sur un bijou. » A certaines époques, sa valeur pouvait dépasser celle du diamant. À la Renaissance, les joailliers les aiment baroques (de forme irrégulière) tout comme René Lalique pendant la période Art nouveau. En 1917, Cartier a ainsi échangé un rang de 128 perles fines contre un immeuble à NYC dans lequel il est toujours installé. Mais aucun engouement n’est comparable à celui qui déferla pendant les années Art déco. En pleine émancipation, les femmes jouaient avec des sautoirs formés par des toutes petites perles, elles les enroulaient autour du poignet, les entrecroisaient sur le corps, les rejetaient dans le dos ou encore les portaient sur le front. Le soir, elles sortaient avec des vanity cases, eux aussi, tapissés de petites perles.

 

La faute de Mikimoto ?

Pour les anciens États de la Trêve, la disparition de la perle fine tiendrait à l’invention du Japonais Mikimoto, en 1899. Grâce à l’introduction d’un noyau autour duquel l’huître secrète de la nacre, il obtient une perle parfaitement ronde et souvent bien plus grosse. Quand Mikimoto présente cette perle de culture lors de l’exposition universelle de 1925, les négociants sont très inquiets. Incapables de faire la différence, ils demandent la création d’organismes scientifiques, d’où la naissance du Laboratoire Français de Gemmologie et du Gemmological Institute of America. À partir de ce moment-là, on prend aussi l’habitude de bien spécifier « fine » ou « naturelle » pour éviter toute ambiguïté. Léonard Pouy précise : « la crise de 1929 et des années de pêche intensive ont également contribué à la disparition de la perle fine. »

 

La nostalgie de la perle fine

« Aujourd’hui, les pays du Golfe se ré-intéressent à leur patrimoine culturel, poursuit Léonard Pouy. À Dubaï, le nom arabe, luliwa (loulou), se retrouve sur les frontons de nombreux commerces. Des photos de pêcheurs tapissent les murs du métro. A Sharjah, la maison d’un marchand, elle, a été transformée en musée. » Parmi les grandes familles de marchands dominant ce marché (les Al Fardan, les Mattar…) converties au pétrole et aux services financiers dans les années 60, certaines n’ont jamais complètement abandonné ce commerce et cherchent à nouveau à valoriser ce savoir-faire. Ainsi lors de la dernière Biennale de Paris, les Mattar présentaient plusieurs pièces dont un collier composé de 7 rangs de 749 perles fines (récemment pêchées), parfaitement appairées. « Cette nostalgie est sans doute due au pétrole commençant à manquer », conclue Léonard Pouy. Passionnant.

 

Pour aller plus loin, le catalogue « Marchands de perles » (édité par L’École des Arts Joailliers), €20

Léonard Pouy est docteur en histoire de l’art et enseignant-chercheur à L’École des Arts Joailliers

Avec Olivier Segura, gemmologue, expert en perles et directeur scientifique de L’École des Arts Joailliers.

 

Image en bannière : Yusuf bin Ahmad Kanoo, Salman Mattar, Jacques Cartier, le Cheikh Mugbil Al Thukair et Abdul Rahman al-Ibrahim. Cartier Archives © Cartier

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