Style

01 avril 2020

Minas, un créateur « habité »

Le créateur grec Minas Spiridis vient de disparaître à l’âge de 82 ans. Au-delà des bijoux, le talent de cet homme s’est exprimé de mille façons.

Par Sandrine Merle.

 

 

J’ai rencontré Minas Spiridis pour la première fois en avril 2019, à l’occasion de sa première exposition, à Paris. J’ai alors découvert ses bijoux en or ou en argent dépourvus de tout ornement. Leur beauté tient aux lignes simples et fluides, extrêmement sensuelles. « Parce que Dieu n’a pas créé le corps humain avec des lignes droites et anguleuses », expliquait-il. Un large bracelet épouse parfaitement le poignet. Les bagues sont faites pour la main gauche ou la main droite, pas pour les deux. La ear cuff (créée au début des années 80), remonte sur le lobe. Il imagine une série de piques à cheveux sculpturales pour la longue chevelure de son épouse, Gina. Tous sont d’une incroyable modernité.

 

Mille vies en une

Habité par la musique, il a d’abord pensé devenir violoniste. A 15 ans, il entre finalement dans l’atelier d’Angelos Vourakis, joaillier de la reine, des Onassis et des Niarchos. « À l’époque, les joailliers faisaient des bijoux parce qu’ils ne pouvaient pas vendre les pierres seules ! Ils se contentaient de copier les modèles des catalogues Cartier et Van Cleef. » Il rêve d’aventure : avec 200 dollars en poche et sans parler un mot d’anglais, il prend un aller simple pour NYC. Au début des années 70, le voilà dans l’atelier de David Webb au sommet de sa gloire avec des pièces figuratives surchargées de pierres. Son opposé. Il fréquente les milieux trendy, rencontre Elsa Peretti. Il ouvre son atelier et créé des pièces comme le bracelet « Universal Joint » encore édité. Son succès à travers le pays – il aura jusqu’à 200 pointes de vente – lui permet d’obtenir la nationalité américaine.

 

Un talent au-delà du bijou

Minas m’a dit « si j’arrête de créer, je meurs… » Il a toujours eu ce petit côté Léonard de Vinci, un peu Starck aussi. Ingénieur, il aime inventer, mettre au point aussi bien une centrifugeuse pour son atelier qu’un micro élément pour fermer une boucle d’oreille. La loupe montée en pendentif n’est pas ronde mais ovale : en la faisant pivoter, elle facilite la lecture verticale du japonais par exemple. Il fallait y penser ! Cette ingéniosité l’a amené à dessiner de la porcelaine pour Royal Copenhagen et à être le premier designer non scandinave à créer des objets pour Georg Jensen, tout en restant indépendant. Sa montre éditée à seulement 1 000 exemplaires est portée par le guitariste des Rolling Stone, son vieux pote Keith Richards.

 

Qui dit Minas, dit Mykonos

Pour prendre la mesure de sa personnalité et de son talent pluridisciplinaire, cap sur Mykonos. À la fin des années 60, il a eu le coup de foudre pour la simplicité de l’architecture cycladique aux lignes rigoureuses adoucies par le vent comme celles de ses bijoux. Sur des photos personnelles, on le voit poncer les murs de sa maison dont la vue est à couper le souffle. C’est là qu’il passe l’été en famille avec ses fils qui travaillent aujourd’hui dans la société. Il a aussi imaginé et réalisé l’Astra, incontournable night-club fréquenté par les célébrités. Dans son atelier ouvert en 1998, il a comme toujours tout conçu lui-même. Et il a fini par investir l’espace public en dotant le vieux port de Mykonos de bancs inspirés par ceux de théâtres antiques et de lampadaires.

 

La fin de l’odyssée

J’ai rencontré Minas à la fin de sa vie mais il avait encore l’œil pétillant en me racontant sa vie à NYC dans les années 70, puis à Mykonos, les concerts avec les Rolling Stones dont celui, mythique, de Wembley. Minas était habité par son pays, il s’inspirait de son histoire, il savait qu’il ne pourrait jamais vivre ailleurs et ne s’est jamais résolu à délocaliser son atelier à Copenhague comme le souhaitait Georg Jensen. Minas a inventé un style que Keith Richards résumait en disant : « il fait de la musique avec les formes. » Nombre de créateurs contemporains en sont les héritiers. Ne l’oublions pas.

 

SHOP NOW Pendentif loupe, Minas

 

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Grèce : ce qu’il faut savoir sur le bijou antique

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