L'invité

18 août 2016

Andréa Guinez et le sens du bijou

Aux Puces de Saint-Ouen, Andréa Guinez propose une sélection unique de bijoux en acier, plexiglas, bakélite des années 20 à 80. Au-delà du design, cette sociologue de formation s’attache à leur sens et à leur histoire.

 

Pour quelle raison vous êtes-vous installée, au marché Paul Bert, au milieu des marchands de meubles et des objets ?

Ce marché est dédié à des personnalités qui défendent des choix différents avec des sélections pointues parfois « hors les goûts », comme la mienne. Ce qui attire un public curieux, au capital culturel élevé, capable de comprendre la valeur et l’intérêt de bijoux souvent non signés.

 

Vous défendez l’idée que « le bijou n’est pas seulement fait pour aller vers une robe, il est aussi porteur de sens ».

Lors de mes études sur les sociétés primitives, j’ai découvert qu’il était un vecteur social dans toutes les cultures. Prenons par exemple l’utilisation de l’acier, pendant la crise de 1929 et dans l’Arte Povera : elle fait écho à celle de l’école de Birmingham et évoque les bijoux réalisés en fer de Berlin lors de l’invasion de la Prusse par Napoléon. Tous, à des époques différentes, suscitent une réflexion sur la pénurie. C’est pour raconter toutes ces histoires que je présente aussi des pièces du XVIIIe par exemple.

 

Vous avez une nette prédilection pour les bijoux du début du XXe siècle, notamment ceux en bakélite et en galalithe.

Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces bijoux étaient façonnés à Oyonnax, ville située entre Lyon et Genève. Aujourd’hui, la bakélite, constituée d’une résine allergène à base de phénols et très coûteuse à produire, a disparu. En revanche, on y travaille encore la galalithe (à base de protéines) comme celle qui caractérise ce bijou très coloré de 1979, fabriqué par la société Guillemette L’Hoir. Ces deux matériaux étaient les favoris de Jakob Bengel.

 

Qui est Jakob Bengel dont vous êtes une spécialiste ?

Un Allemand d’Idar-Oberstein, berceau de l’Art déco, dont je traque toutes les pièces car j’admire énormément son travail. Dans les années 20, il a initié le bijou en acier, en chrome traité en surface avec du palladium ou du platine, en bakélite, en brickwork, maillage de petits éléments métalliques évoquant des briques. Fabriqués comme des pièces mécaniques avec des systèmes de charnières en métal rivetées, ils sont à l’époque portés par des intellectuelles et des avant-gardistes telle Nancy Cunard. On l’ignore souvent mais, il a été l’un des fabricants de Gabrielle Chanel et de Jeanne Lanvin, y compris pendant la guerre. Ses bijoux en disent long : les politiques sont les politiques et les artistes, eux, restent des artistes qui ne se soucient pas des régimes.

 

Vous pointez nombre d’analogies et de correspondances entre les bijoux de Jakob Bengel et ceux des années 60-70…

Ses bijoux inspirés par la mécanique et la vitesse ont influencé Jean Dunand et Gérard Sandoz qui les ont interprétés avec des métaux et des pierres précieuses. Paco Rabanne, Jean-Marie Poinot, Pierre Cardin… Plus tard, le bijou d’artiste Pop Art et celui du mouvement moderne des années 70 ont été d’autres résurgences avec leurs mélanges de métaux et d’Altuglass, de bois précieux, etc. Il suffit d’en placer un parmi les bijoux de Jakob Bengel, pour que cela devienne une évidence, que cela suscite des questions et des discussions.

 

Marché Paul Bert – Stand 58, Allée 3

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