Style

22 août 2021

Marion Delarue, réflexion sur kushi, kogai et kanzashi

Très discrète, la créatrice française Marion Delarue livre un travail extrêmement riche, cultivé et créatif. Les accessoires japonais pour cheveux qu’elle revisite, en sont la parfaite illustration. Sa collection de 43 pièces est exposée jusqu’au 3 octobre au Musée des Arts décoratifs à Paris.

Par Sandrine Merle.

 

 

Une grande partie du travail de Marion Delarue tourne autour des ornements de cheveux dont les kushis (peignes), les kanzashis (épingles aux embouts asymétriques) et les kogais (baguettes aux embouts symétriques) de la période Edo (de 1603 à 1868). « Ces ornements, très nombreux, servent alors à maintenir les coiffures de plus en plus sophistiquées », explique Marion Delarue. Et dans la culture japonaise, ils sont les seuls bijoux : le kimono très couvrant ne laisse que très peu de place aux bagues, colliers et bracelets. Traditionnellement horizontaux et très plats (contrairement à leurs équivalents occidentaux, courbes), ces ornements se composent d’une structure en métal, en céramique, en ivoire, en écaille de tortue ou encore en bois agrémentée d’ornementations comme de la laque et des incrustations de nacre se déployant parfois sur tout l’objet au point de faire disparaître la matière de la base.

 

Le bijou et le Japon

 

Kanzashi, kogai et kushi contemporains

Diplômée de l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, en Bijou Contemporain, Marion Delarue garde les formes classiques du peigne et du pique japonais. Elle travaille sur la matière de la structure : en supprimant tout décor, elle fait apparaître sa composition interne. Soit elle utilise les matériaux traditionnels comme le bois (excluant corail, écaille de tortue et ivoire) dont elle révèle les veines, les motifs graphiques, les textures « pixelisée », veinée ou tigrée. Soit de nouveaux comme l’agate, « le matériau idéal », caractérisée par des stries concentriques, des strates de couleurs, des motifs évoquant des sommets enneigés, des vols d’oiseaux, etc.  Ses pièces dans les dégradés blanc et rose sont, elles, sculptées dans un coquillage nain très épais (diaporama horizontal) qui se développe dans une eau à très faible teneur en sel, généralement proche de l’embouchure d’un fleuve. Plus étranges : elle présentera bientôt des épingles à base de longs os gris foncé de poulet asiatique ou de ceux rose-rouge d’un cochon qui se nourrit de garance. Elle met ainsi fin à la dichotomie structure / ornementation : le matériau est à la fois la base et le décor.

 

Les fils conducteurs de son travail

Le début de ses recherches remonte à 2019, lors de sa résidence de 6 mois à la villa Kujoyama. « Je me suis rendue au musée dans les environs de Tokyo, j’y ai collecté la quasi-totalité des matières et j’ai commencé les pièces en pierre, particulièrement complexes à réaliser. » Toutes ses sources d’inspiration, tous ses leitmotivs sont là. D’abord sa fascination pour l’Asie née en admirant la collection d’objets asiatiques de sa grand-mère. « Elle l’avait elle-même héritée de son grand-père. Comme je n’allais jamais au musée, pour moi l’objet d’art était forcément asiatique », s’amuse-t-elle. Elle s’intéresse aussi aux ornements de cheveux qui, justement, ont une importance considérable en Asie. Autre clé de lecture : sa passion pour les techniques sophistiquées et les savoir-faire rares comme celle consistant à dérouler entièrement le sabot de cheval pour le transformer en longues piques translucides d’une seule pièce (diaporama horizontal). « Pour l’instant, je le déroule suffisamment pour réaliser un peigne, pas davantage ! Comme plus aucun artisan japonais ne pratique cette technique, il faudra que je me débrouille seule… »

 

Plumasserie et laque sèche 

Avant cette résidence au Japon, il y a eu celle au musée d’art de Shangyuan à Beijing pendant laquelle elle découvre la marqueterie de plumes à Shenyang, puis celles dans les universités de Namseoul et de Pai-Chai, en Corée du Sud. « Un énorme choc culturel car ce pays est d’une richesse folle, c’est allé bien au-delà de mes espérances. » Marion Delarue s’y initie à la céramique associée au verre et ensuite chauffés ensemble : comme ils n’ont pas le même point de fusion, le verre craquelle formant un aspect surprenant, il évoque l’agate. Elle apprend aussi la laque sèche Ottchil auprès d’une professeure d’abord très réticente « estimant que les Occidentaux sont trop impatients ». Pendant des mois, il faut appliquer des couches de laque successives sur une forme en terre séchée finalement placée dans l’eau pour qu’elle se désagrège. Ne reste alors que la laque…

 

Sa démarche qui semble conceptuelle reste toujours au service de l’esthétisme. Marion Delarue n’est jamais dans l’art de l’idée mais dans la beauté.

 

À voir jusqu’au 3 octobre 2021 dans l’exposition  » Un Printemps Incertain » au Musée des Arts décoratifs, Paris

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