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19 novembre 2019

(Re)découvrir les joailliers Lacloche

Grâce à l’École des Arts Joailliers, une monographie et une exposition sont consacrées aux joailliers Lacloche. Des hommages mérités car leur maison a été un fleuron de la joaillerie française… avant de sombrer dans l’oubli, à la fin des années 60.

 

 

Laurence Mouillefarine co-auteur de la monographie « Lacloche Joailliers » (avec Véronique Ristelhueber) et commissaire de l’exposition était l’invitée de la dernière « Evening Conversation » à l’École des Arts Joailliers. En dialogue avec la gemmologue et journaliste Capucine Juncker, elle a raconté, avec son humour habituel, la saga Lacloche et ses péripéties pour retrouver bijoux et archives.

 

L’idée du livre

Elle vient de Francis Lacloche, petit-fils des 4 frères fondateurs en 1892 de la maison éponyme. Ils sont belges d’origine juive. « Leur père, décédé très jeune, était colporteur. Leur vocation professionnelle vient sûrement du beau-père, orfèvre-bijoutier », commence Laurence Mouillefarine. Léopold et Jules, les deux aînés s’installent à Paris, rue de Châteaudun, les deux plus jeunes Jacques et Fernand à Madrid. En 1901, ils réunissent les deux entités bien que l’un d’entre eux décède dans un accident de train reliant Biarritz à Paris. L’ascension est fulgurante : ils s’installent au 15 rue de la Paix puis les voilà à New Bond Street, quartier très chic de Londres. A chaque fois, ils sont à deux pas de Cartier avec qui ils ont en commun de nombreux clients. Des pierres historiques passent entre leurs mains : sur le diadème de la nouvelle duchesse de Westminster, ils montent les deux diamants poire de Golconde de 23 et 33 carats offerts par le nabab d’Arcot à la reine Charlotte d’Angleterre. Ils ouvrent des boutiques à Biarritz, San Sebastian, Cannes, Nice. Leurs très beaux mariages ne seraient pas étrangers à cette réussite… De quoi réjouir leur mère qui a de grandes ambitions pour eux !

 

Un moment clé, l’Exposition Universelle de 1925

Les frères Lacloche s’illustrent à l’Exposition Internationale des Arts décoratifs et Industriels Modernes qui a lieu en France, alors le centre mondial de la joaillerie. « La première consigne est de présenter des créations sans référence au passé », précise Capucine Juncker. Au Grand Palais, sous le chapiteau doré où sont réunis le nec plus ultra de leurs confrères (dont Van Cleef & Arpels, Cartier, Sandoz, etc.), ils exposent des bijoux inspirés par les Fables de la Fontaine qui font le bonheur de la presse : le pendentif « Le Corbeau et le Renard » avec son fromage figuré par un magnifique diamant jaune connaît un succès fou. Ils se font aussi remarquer avec de sublimes boîtes, leur spécialité : poudriers, vanity cases, étuis à cigarettes destinés aux dames désormais autorisées à fumer et à se maquiller en public. L’autre consigne de l’Exposition Universelle est de mentionner le nom des ateliers : ceux de Lacloche, parmi les plus grands à Paris, se nomment Lenfant, Verger ou encore Pery. « Ils méritaient grandement qu’on leur consacre une partie du livre », estime Laurence Mouillefarine.

 

Typiquement Lacloche

Côté création, aucun joaillier n’avait, à l’époque, de créateur intégré. Comme Van Cleef & Arpels ou Boucheron, les Lacloche piochaient dans les pièces conçues par leurs ateliers. Voilà pourquoi certaines comme le bracelet en diamants à motifs égyptiens se retrouvent, à quelques variations près, chez plusieurs d’entre eux. Pour Laurence Mouillefarine, « il est difficile de définir un style Lacloche mais une chose est sûre : il y avait un goût singulier teinté d’audace. » En témoignent la boîte chouette et le sac chauve-souris alors symbole lesbien mais surtout la montre pendentif en cristal de roche sculpté d’une nymphe ensuite recouvert d’améthystes à facettes. Cette pièce sublime n’a pas d’équivalent dans la joaillerie, pas plus que le bracelet en dentelle de platine et de diamants figurant un canevas petit point. Il est inspiré par une technique de Fabergé (dont Lacloche Londres rachète le stock en 1917) visible sur un œuf pascal offert au tsar de Russie. Une dessinatrice en aurait eu l’idée en voyant sa belle-mère faire de la tapisserie.

 

L’extrême souci du détail

« Ce bracelet petit point est typique de la minutie et de l’extrême souci du détail chez Lacloche : chaque trou était percé à la main, ce qui est inimaginable aujourd’hui », note Capucine Juncker. Il y aussi le travail de glyptique sur les boîtes, la façon dont la branche d’un cerisier en fleur se déploie sur un couvercle en laissant de la place au vide… Une autre merveille : le bracelet réalisé avec 283 diamants baguettes dont l’éclat subtil ondoie sous la lumière. Quand on sait la perte de matière impliquée par cette taille baguette, ce bracelet laisse rêveur… Quant au bracelet de 1925 figurant en couverture du catalogue, il est tout aussi remarquable avec sa monture articulée, ses pétales en rubis en cabochons suiffés et le serti mille grains réalisé avec des petites perles.

 

La deuxième vie de la maison Lacloche

Malgré cette renommée, la maison fait faillite en 1931 : en cause, non pas la crise de 29 ou une mauvaise gestion mais, l’addiction au jeu d’un des fils. Tout est vendu : locaux, stocks, livres de commandes. Cinq ans plus tard, un autre des fils, Jacques Lacloche junior (père de Francis) relance la maison en son nom propre. Il s’installe Place Vendôme et sur la croisette à Cannes. Son goût pour l’art moderne se manifeste notamment dans des pièces entièrement articulées ou un bracelet aux cabochons amovibles en corail, en turquoises ou en saphirs. Le succès est au rendez-vous : parmi ses clients figurent le Prince Rainier de Monaco, Elsa Schiaparelli ou encore le prince du Népal. Avant Cartier, il est le premier joaillier à lancer un parfum : Numéro 1. Pourtant, en 1967, il abandonne la joaillerie pour ouvrir une galerie de design, rue de Grenelle. « Il s’est tellement illustré comme éditeur qu’on en a oublié sa joaillerie. L’escalier hélicoïdal de Talon, c’est lui ! », précise Laurence Mouillefarine.

 

Un remarquable travail de détective

Francis Lacloche, le fils de Jacques, a sauvé in extrémis des livres de stock ce qui permet de relativement bien connaître cette partie de l’histoire. En revanche, pour la première partie allant de 1892 à 1931, « notre seul indice trouvé au bout de 6 mois de recherches était un petit catalogue édité par le musée des Arts décoratifs commémorant l’exposition de 1925. Et encore : il n’y avait aucune photo, seulement deux lignes stipulant « Lacloche Frères – Album de 63 gouaches – Bijoux et boîtes, Lacloche Frères – Album de 21 pendulettes, gouaches originales ». Fin limier, Laurence découvre que ces albums ont été sauvés, mis aux enchères par Jacques Lacloche à la fin des années 70, achetés par un marchand genevois puis revendus à un collectionneur new-yorkais… qui venait de décéder quand elle l’appelle ! Elle les découvre finalement chez leur nouveau propriétaire, un autre marchand new-yorkais, grand amateur de dessins. Voilà comment après plus de 2 ans de recherches, deux merveilleux livres de dessins ont permis d’écrire la monographie et de concevoir l’exposition composée de 76 bijoux venus du monde entier. Deux premières à ne pas manquer.

 

Acheter la monographie « Lacloche Joailliers » co-édité par Norma et l’École des Arts Joailliers

Exposition « Lacloche Joailliers, 1892-1967 » jusqu’au 20 décembre 2019 à l’École des Arts Joailliers

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