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24 mars 2020

« Inside Out : Le monde intérieur des pierres précieuses » de Billie Hughes

Le temps d’une Evening Conversation à L’École des Arts Joailliers, Olivier Segura* a reçu la gemmologue Billie Hughes. Grâce à ses fascinantes photos d’inclusions, elle nous révèle le monde intérieur des pierres précieuses.

Par Sandrine Merle.

Photos : Lotus Gemology

Vidéo : Wimon Manorotkul/ Lotus Gemology

 

 

Olivier Segura. Comment êtes-vous devenue gemmologue ?

Billie Hughes. Mes parents, gemmologues eux-mêmes, m’ont toujours emmenée sur les marchés, dans les mines et les gisements de pierres aux quatre coins de la planète. En dépit de ces débuts précoces, je ne pensais pas suivre leur voie : j’ai préféré étudier les sciences politiques à UCLA. Mes parents m’ont quand même incité à faire une formation en gemmologie… A partir du moment où j’ai commencé à voir les pierres de l’intérieur, je suis devenue complètement accro !

 

O.S. En quoi consiste votre travail ?

Billie Hughes. Mon rôle est d’établir le rapport gemmologique, c’est-à-dire une carte d’identité de la pierre. Il y a 5 ans, j’ai co-fondé le laboratoire Lotus Gemology, situé à Bangkok, centre mondial du commerce des pierres de couleur. Nous sommes spécialisés dans les rubis, saphirs et spinelles, en revanche nous ne testons pas les diamants. Si la pierre est bleue, à nous de déterminer s’il s’agit d’un saphir, d’une aigue-marine ou encore d’une topaze. Si elle est rouge, est-ce un rubis, un grenat ou un banal verre coloré ? Est-elle naturelle ou a-t-elle été modifiée par la main de l’homme ? Pour trouver des indices, pas d’autre solution que d’aller voir à l’intérieur ! On y trouve des traces de potassium, de gallium ou encore de vanadium. Il y a aussi des inclusions, des irrégularités solides, liquides ou gazeuses.

 

O.S. Grâce à quels moyens ce voyage au cœur des pierres s’entreprend-t-il ? Une loupe suffit-elle ou faut-il d’autres instruments ?

Billie Hughes. Les outils les plus importants pour un gemmologue ne sont pas forcément les plus coûteux. Jeune diplômée, j’ai demandé à mes parents comment distinguer un rubis du Mozambique d’un autre, venant de Birmanie car ces deux pierres présentent beaucoup de similarités. Leur réponse a été « au bout de 30 ans d’expérience, tu le sais ». Ce n’était pas forcément celle que j’attendais mais ils avaient raison, le premier outil c’est l’œil. Ensuite viennent la loupe et bien sûr, le microscope.

 

O.S. Vous faites des photographies d’inclusions qui ont gagné de nombreux prix et ont été publiées dans des journaux spécialisés ou encore le Wall Street Journal. Comment avez-vous commencé ?

Billie Hughes. Entrer dans ce monde intérieur de ces cristaux, c’est un peu comme faire de la plongée : il y a tant de vie et de mouvement ! Au lieu de trouver un chaos, j’y ai découvert un univers très ordonné et très structuré. Y apparaissent de véritables spectacles comme dans ce saphir du Sri Lanka traversé par des cristaux noirs de graphite encapsulés dans des cristaux négatifs. C’est magnifique, on dirait des navettes spatiales dans le film Star Wars. Dans ce saphir rose, des bulles de gaz vont deci et delà. Il existe aussi des tableaux abstraits formés par des aiguilles positionnées dans de multiples directions comme dans ce grenat d’Australie ou celui de Russie.

 

O.S. Pour ceux qui voudraient en voir davantage, certaines photographies sont disponibles sur le site Lotus Gemology ?

Billie Hughes. Au fur et à mesure que j’analysais des pierres grâce à un microscope, j’ai commencé à photographier ces merveilleux spectacles et à en faire des descriptions précises. J’ai ensuite souhaité les partager avec les gemmologues comme avec le grand public grâce à Hyperion, un moteur de recherche intégré à notre site.

 

O.S. Ces inclusions sont-elles considérées comme des beautés de la nature ou des défauts lors d’une transaction commerciale ?

Billie Hughes. On assimile souvent les inclusions à des défauts mais ce n’est pas toujours le cas. J’ai eu par exemple entre les mains un rubis rempli de cristaux d’un rouge très vif de staurolite. Je n’avais jamais vu cela, c’était extraordinaire ! Les propriétaires de pierres sont généralement peu intéressés par les inclusions mais ce propriétaire-là a bien compris qu’elles constituaient une valeur ajoutée : il a tenu à faire publier la photo dans le catalogue de vente aux enchères à côté de celle de son rubis. En ce qui me concerne, je m’ennuie quand il ne se passe rien à l’intérieur d’une pierre !

 

O.S. Est-il également possible de déterminer la provenance géographique, très importante dans la valeur ?

Billie Hughes. Oui au point qu’un client m’a demandé s’il existait une « machine des origines », à savoir une machine qui permettrait, simplement en y plaçant une pierre, de déterminer sa provenance. La réponse est non. Le gemmologue est comme le médecin évaluant un état de santé : il doit pratiquer des tests et dans ce cas là un microscope ne suffit pas. Il faut avoir recours aux ultra-violets, à la spectrométrie ou encore aux analyses chimiques. Et deux gemmologues étudiant la même pierre peuvent aboutir à deux diagnostics différents.

 

O.S. Il y a un cas très intéressant, celui des rubis du Mozambique versus de Mogok, en Birmanie.

Billie Hughes. Comme je vous l’ai dit il est parfois difficile de déterminer si un rubis vient de l’un ou l’autre de ces lieux car ils sont similaires. Nos clients ne le comprennent pas toujours car les gisements sont séparés par des milliers de kilomètres. Notre rôle est de leur expliquer qu’ils se sont formés au même endroit il y a 50 millions d’années mais qu’ensuite les plaques tectoniques ont bougé : le sous-continent indien est entré en collision avec la plaque eurasienne créant la chaîne de montagnes la plus haute du monde, l’Himalaya. Ceci dit, j’estime que la provenance n’est pas l’alpha et l’oméga, comme en peinture : l’œuvre imparfaite d’un artiste inconnu peut être sublime et vous toucher contrairement à celle d’un autre, très célèbre.

 

O.S. Vous dites que la gemmologie est la conjonction parfaite de l’art et de la science.

Billie Hughes. Aujourd’hui la plus grande valeur est accordée aux pierres naturelles, celles qui ont été le moins modifiées par l’homme. Ce n’est pas un hasard car c’est une expérience extraordinaire de tenir entre ces mains des pierres formées il y a des centaines de millions d’années. Elles étaient là bien avant nous et le seront bien après nous, ce qui est le cas de très peu d’objets qu’on peut s’offrir. Elles renvoient à l’histoire du cosmos et des origines de la vie. Les observer entraîne beaucoup de questionnements métaphysiques et spirituels.

 

*Olivier Segura est directeur scientifique à L’École des Arts Joailliers

 

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