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08 mai 2020

« De la beauté des défauts, les diamants de couleur »

Encore ignorés dans les années 70-80, les diamants de couleur s’arrachent aujourd’hui, dans les ventes aux enchères, à des prix astronomiques. Une valeur unique qui ne tient pourtant qu’à de nano défauts de la nature…

Par Sandrine Merle.

 

 

En 1987, la vente du « Hancock Red » chez Christie’s (New York) marque le début d’un engouement phénoménal pour les diamants de couleur. Ce spécimen rouge de 0,95 carat adjugé pour plus de 880 000 dollars, soit 926 000 dollars le carat pulvérise le précédent record réalisé en 1980 par un diamant rose de 7 carats. Il n’avait atteint, lui, que 127 000 dollars le carat. Ainsi depuis les années 90, les records s’enchaînent… Le « Blue Moon » renommé « Blue Moon of Josephine » de 12 carats a été vendu 48,4 millions de dollars, plus de 4 millions de dollars le carat. Le « Pink Star » de 59,60 carats, a été adjugé pour 71 millions de dollars. C’est la gemme la plus chère jamais vendue aux enchères. A titre de comparaison, le record du monde pour un diamant incolore réalisé chez Sotheby’s, en 2013, était de 258 860 dollars le carat.

 

Qui sont les passionnés ?

De nombreux collectionneurs se les arrachent parmi lesquels figure le milliardaire de hongkongais Joseph Lau : il s’est offert le « Sweet Josephine » avant de craquer le lendemain pour le « Blue Moon » ! Les marques en sont aussi très friandes car ces diamants sont de formidables outils de communication : en 2017, le plus grand groupe joaillier du monde, le chinois Chow Tai Fook, a ainsi acquis le « Steinmetz Pink ». Cela paraît incroyable mais jusque dans les années 70-80, ces diamants de couleur ne valaient pas grande chose au point qu’Eddy Elzas, un diamantaire belge, raconte qu’il a échangé le premier de sa « Rainbow collection » contre un paquet de cigarettes ! C’est dans ces années-là qu’Harry Rodman a lui aussi commencé deux magnifiques collections enrichies par la suite avec son beau-fils, Alan Bronstein. L’une, « Pyramid of Love », est exposée en permanence au Musée d’Histoire Naturelle de Londres tandis que l’autre, « Aurora Butterfly of Peace », est visible au Perot Museum (Texas).

 

Quelles sont les couleurs les plus rares ?

Le diamant de couleur est plus rare que le diamant incolore à l’exception du brun (nommé aujourd’hui plus élégamment cognac, chocolat ou champagne) pouvant aller jusqu’au noir. Il a longtemps été réservé à l’industrie, exceptés quelques spécimens incroyables comme le « Golden Jubilee » qui, brut, pesait 755 carats ou le « Spirit of de Grisogono ». Il en va autrement pour les diamants jaunes, roses, bleus ou verts. Pour évaluer leur rareté, il faut savoir que la mine Premier (Afrique du Sud) a beau être la plus grosse productrice de spécimens bleus, ces derniers ne représentent que 0,01 % de ce qui est découvert dans tout le pays. Ils constituent également 0,01 % de la production de la mine d’Argyle (Australie), célèbre pour ses diamants roses dont les « Fancy Red », presque rouges. En général, ces derniers sont petits : à ce jour, seuls trois atteignent 5 carats dont le « Moussaieff Red ». Le diamant d’un vert pur (sans nuance ou couleur secondaire), lui, est encore plus rare : seuls deux sont répertoriés, le « Deep Green » de 0,6 carat ou le « Dresde Vert ».

 

A quoi tient la couleur d’un diamant ?

La particularité des diamants de couleur, contrairement aux incolores, est d’absorber l’intégralité des longueurs d’ondes (c’est-à-dire des couleurs) de l’arc-en-ciel à l’exception d’une seule, la sienne. « La raison tient à un défaut dans le diamant constitué d’atomes de carbone cristallisés dans un système cubique, d’où sa forme souvent octaédrique », explique Eloïse Gaillou, Conservateur au Musée de Minéralogie Mines ParisTech. Dans ces atomes de carbone parfaitement imbriqués, certains peuvent donc venir à manquer comme c’est le cas pour les diamants bruns : ils ont disparu sous l’effet d’une déformation due aux fortes pressions et températures à l’intérieur du manteau terrestre. Certains atomes de carbone peuvent aussi être remplacés par des atomes d’hydrogène absorbant la lumière ou des atomes d’azote comme dans les jaunes du « Cap » (Afrique du Sud) dont fait probablement partie celui de Tiffany & Co. La couleur bleue est, elle, due à l’absorption de la lumière par des atomes de bore.

 

Mystères et cas particulier

« L’œil ne voyant qu’une gamme limitée d’énergie, entre 400 et 800 nanomètres en longueur d’onde, il est nécessaire d’utiliser un spectromètre pour aller regarder jusque dans l’infrarouge ou l’ultra-violet », explique Eloïse Gaillou. Malgré tout, des mystères persistent… « Il est encore impossible de certifier qu’un diamant vert est naturel car cette couleur due à une irradiation qui éjecte des atomes de carbone peut parfaitement être réalisée en laboratoire et, pour l’instant, c’est indétectable « , précise Marie-Laure Cassius Duranton gemmologie et professeur à L’Ecole des Arts Joailliers. A moins de pouvoir établir une traçabilité en voyant toutes les étapes de la taille. » Impossible non plus de déterminer l’origine exacte du rose des diamants d’Argyle, ni celle du bel orange caractérisant le « Pumpkin ». « Pour ce dernier, il pourrait s’agir d’une bande à 490 nanomètres, qui absorberait la lumière », avance Eloïse Gaillou. Encore de belles découvertes en perspective.

 

La taille, une étape fondamentale

La valeur d’un diamant tient à la mise en valeur de la couleur par le lapidaire. A lui de choisir la taille la plus adaptée (coussin, cœur, ovale, etc.) pour la magnifier et tendre vers le grade le plus élevé : « Fancy Vivid ». Le lapidaire ne s’appuie pas sur le système d’évaluation classique établi pour les diamants incolores, à savoir les « 4C » (Carat pour le poids, Color pour la couleur, Clarity pour la pureté et Cut pour la taille). Dans le cas des diamants de couleur, les critères déterminants sont la clarté, autrement dit la quantité de blanc ou de noir et la saturation, c’est-à-dire l’intensité. « La moindre différence d’appréciation dans l’un ou l’autre de ces critères peut créer une différence absolument colossale de prix », avertit Marie-Laure Cassius Duranton. C’est pourquoi Laurence Graff, propriétaire du diamant bleu « Wittelsbach » n’a pas hésité à le faire retailler et donc à perdre des carats pour atteindre le grade ultime de « Fancy Deep Blue ». De quoi décrocher un record du monde à l’époque de sa vente, en 2008.

 

Photos en bannière : diamant poire de 14,82 carats « Vivid Orange », diamant rectangulaire de 2,01 carat « Fancy Vivid Pinkish Purple » © Christie’s, diamant rose ovale de 59,60 carats « Fancy Vivid Pink » © Sotheby’s, diamant rectangulaire de 1,42 carat « Fancy Vivid Bluish Green » © Christie’s, diamant rouge Hancock de 0,95 carat

 

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