Style

17 juillet 2021

Nardi, maure à Venise

À Venise, j’ai rencontré Alberto Nardi, représentant de la troisième génération de ce joaillier vénitien réputé pour ses têtes de maure. Un bijou qu’il défend face aux polémiques issues de la cancel culture dans les pays anglo-saxons.

Par Sandrine Merle.

 

 

Alberto Nardi m’a reçue dans la boutique historique de la place Saint-Marc. C’est là, à deux pas du Palais des Doges et de la célèbre basilique, que Giulio son grand-père s’est installé en 1920. Et après son père, c’est lui qui a repris l’affaire. Autant dire que les Nardi sont intimement liés à leur ville, Alberto la connaît comme sa poche. « J’ai pour elle une passion faite d’amour et de haine », reconnaît-il. D’un côté l’histoire extraordinaire, la beauté unique, l’architecture avec cette basilique dans laquelle il a eu l’incroyable privilège de se marier. De l’autre, le déferlement de touristes, les hautes marées de plus en plus fréquentes et menaçantes. L’une d’elles, dans les années 60, a détruit quasiment toutes les archives. Pour lutter, il a travaillé avec le maire avant de devenir vice-président de Save Venice, association Américaine à qui l’on doit la sauvegarde et la restauration de chefs-d’œuvre majeurs : mosaïques, sculptures, plafonds, peintures réalisées par Carpaccio, Titien, etc.

 

Nardi : des bijoux-hommages à Venise

Parmi les bijoux d’Alberto Nardi, les Veneziani célèbrent clairement la Sérénissime. Une bague figurant le pont du Rialto, des boucles d’oreilles reprenant l’architecture de l’église de la Salute, le masque en émail faisant référence aux bals. Mais son bijou emblématique reste le Moretto, prince au visage d’ébène en habit et turban d’or richement ornés de pierres. C’est l’Othello de Shakespeare dans « Le maure de Venise ». C’est Balthazar, le roi mage offrant de l’or. « Mon grand-père n’a pas inventé le moretto, il l’a relancé dans les années 40 avec le modèle réalisé pour la reine Paola de Belgique. L’origine du moretto s’ancre en Dalmatie qui a jadis appartenu à la République de Venise. Symbole des échanges entre Orient et Occident, il a ensuite été très en vogue au XVIIIe siècle friand d’orientalisme », explique Alberto.

 

Les Moretti de Nardi

Le « Tree of Life » avec son buste ajouré en or et diamants, l’un des plus beaux créés par Giulio Nardi en 1947 pour sa femme Giuseppina, est toujours édité. « La grande mode a lieu dans les années 50-60 », continue Alberto Nardi. Avec des ambassadrices de choix comme Elizabeth Taylor ou Grace Kelly. À ce jour, plus de 7 000 pièces sont sorties de ses ateliers vénitiens, principalement des pièces uniques aux habits soulignés de cabochons de turquoises, gansés de briolettes, etc. L’un s’ouvre même sur la vue de Venise en relief. Sur les turbans empierrés, se dressent croix, aigrette, croissant de lune.

 

Alberto Nardi, l’heure des défis

En 2018, coup de tonnerre : lors de son premier Noël à Buckingham, Meghan Markle juge qu’en portant sa broche moretto de Nardi, la duchesse de Kent fait preuve de racisme. « J’ai immédiatement reçu des messages de soutien du monde entier. Je suis à la fois triste et en colère qu’on puisse me faire ce procès et qu’une partie du monde, dénuée de culture, impose sa vision », regrette Alberto Nardi. Ces militants se trompent de cible : un esclave peut-il être ainsi représenté, paré de matières précieuses ? Ce visage n’a, en fait, pas de définition claire : il représente avant tout l’étranger, l’Oriental et l’Africain. Bref, une catégorie extrêmement vague qui a beaucoup varié avec le temps. Alberto Nardi, dont une grande partie de la clientèle est Américaine, a pourtant décidé de les affranchir de cette dimension ethnique, de maintenant sculpter les visages aux traits occidentaux dans des pierres de couleur : turquoise, ambre, lapis-lazuli, corail, etc. « Je veux privilégier l’esthétique à la politique en me référant plutôt aux turqueries. »

 

Ce grand admirateur de Marco Polo a ainsi brillamment relevé le défi mais, un autre l’attend : sauvegarder cette maison indépendante dans une mondialisation dévorante. Une autre histoire.

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