Style

18 juin 2023

Cartier, le platine par amour des pierres

Au début du XXe siècle, Cartier développe le platine pour mettre en valeur ses diamants exceptionnels. Une révolution qui va avoir des répercussions durables sur la joaillerie.

Par Sandrine Merle.

 

 

On dit souvent que c’est Cartier qui a inventé le platine. Plus exactement, c’est Louis Cartier qui l’a introduit et développé dans la joaillerie par amour des pierres. En 1900, ce jeune homme passionné par la science et la technique est au fait de toutes les innovations de son époque : il découvre ce métal qui pourrait mettre en valeur les diamants. En joaillier soucieux de sa mission, il veut améliorer les montures encore réalisées en argent, métal qui présente deux inconvénients majeurs : il noircit au contact de la peau (raison pour laquelle on le double d’or jaune) et il est mou. Il se déforme donc très facilement. Pour ne pas risquer de perdre les diamants, le joaillier doit compenser avec des montures très épaisses qui les couvrent souvent en grande partie. Résultat : la lumière ne peut pas les traverser et les faire étinceler de mille feux.

 

De l’industrie à la joaillerie

En Équateur, les artisans réalisent les premiers bijoux en platine dès le 1er siècle après J.C. En Europe, on ne découvre ce métal que dans la seconde partie du XVIIIe siècle et on a du mal à le travailler car il est très résistant. En 1900, il joue un rôle essentiellement dans le développement industriel. « Ce n’est qu’après avoir étudié les ressorts et les armatures des wagons-lits que nous avons réussi à adapter le métal à nos besoins », raconte Louis Cartier (dans Les Cartier de Francesca Cartier Brickell). Il va jusqu’à acheter son platine directement en Oural, seul pays à en extraire, pour parvenir à ses fins : maintenir les diamants grâce à seulement quelques fils. Ils semblent alors flotter dans l’air, être posés à même la peau ou directement cousus sur l’étoffe de la robe. Flamboyants, seuls en scène, ils dessinent de délicats entrelacs, nœuds, fleurs et feuilles inspirés par les motifs du XVIIIe siècle. Du jamais vu.

 

Le plus aristocratique des métaux

Princes, rois et héritières n’attendent pas que l’État accorde en 1912 le statut de précieux à ce nouveau métal (avec l’attribution du poinçon de maître au motif de tête de chien) pour suivre le jeune et audacieux Louis Cartier. Très vite, fascinés par les effets obtenus sur des diamants, ils lui commandent diadèmes, devant-de-corsage et autres merveilles. Parmi les plus belles pièces, figure ce diadème en cristal de roche qui semble avoir été sculpté dans la lumière.  En 1903, le financier SB. Joel confie à Louis Cartier son diamant de 24 carats qui se retrouve au centre d’une broche récemment exposée au musée des Arts décoratifs. Maintenu par de micro-griffes en platine, il flamboie ; on ne voit que lui. Toutes les maisons suivront ce mouvement de fond.

 

Platine et style Guirlande

Grâce à ce nouveau métal précieux, Louis Cartier peut exprimer son génie ; il catalyse une évolution créative majeure : la sublime perfection blanche du style Guirlande. L’irruption des pierres de couleur pendant les années 20 ne signe pas la fin du platine bien au contraire. Il convient aux pierres de couleur (jade, cornaline, turquoises, lapis-lazuli…) au contact desquelles il se réchauffe. Grâce aux fils très fins, il permet l’élaboration de lignes complexes sur la base de bijoux très légers. Mais ce métal, rare (on ne le trouve toujours qu’en Oural), est très cher : il se trouve donc vite concurrencé par l’or blanc plus accessible (alliage d’or et d’argent) mis au point par un orfèvre allemand. La fièvre du platine retombe définitivement pendant la Seconde Guerre Mondiale quand les pays belligérants le réquisitionnent à des fins industrielles. Il ne sera alors plus réservé qu’aux pièces d’excellence.

 

Aujourd’hui, Cartier continue de réaliser en platine, des pièces d’exception ornées de pierres mythiques comme le saphir Romanov ou composées de diamants d’une pureté absolue. Dans la dernière collection de haute joaillerie « Le Voyage Recommencé », la maison en a présenté plusieurs dont un remarquable collier « Tutti Frutti ». Même s’il est aujourd’hui moins cher que l’or dont le cours a explosé, le platine reste le métal de l’excellence, celui de tous les superlatifs : le plus rare (30 fois plus que l’or), le plus blanc, le plus éclatant, le plus aristocratique. Le plus résistant à l’usure, il reste surtout le seul et l’unique à convoquer l’éternité.

 

Articles les plus lus

Les félins de Boivin

La maison René Boivin excelle dans les représentations de fleurs et les animaux. Parmi ces derniers, de magnifiques félins sont entrés dans l’histoire...

Emmanuel Tarpin, joaillier des ombres et lumières

Emmanuel Tarpin n’a pas cherché à faire écho aux magnifiques orchidées de Tiffany & CO. ou à celles de René Lalique, réalisées il y a plus d’un...

Giorgio B. par Giorgio Bulgari, la haute joaillerie en héritage

Avant de revenir sur le travail de Giorgio Bulgari, clarifions les choses : oui, il est un membre de la famille Bulgari. Il représente la quatrième...

Anna Hu, la technicité d’une haute joaillerie Made in France

Les bijoux de la créatrice Anna Hu sont aussi beaux que spectaculaires. Ils sont aussi très techniques… Pour elle, les faire fabriquer à Paris s’est...

René Boivin et Suzanne Belperron, les inséparables

Les gardiens du temple de René Boivin et Suzanne Belperron incarnent aujourd’hui le rapprochement de ces deux maisons qui, l’une sans l’autre, ne...

Défilés Spring/Summer 24, obsession bijou

Le bijou couture fait son grand retour. Passage en revue des spécimens les plus surprenants des défilés Printemps/Été 2024.