Itinéraires joailliers

04 octobre 2022

Sprague, le squat dédié au bijou

Et si on allait faire un tour au DOC ? C’est dans ce squat du 19e arrondissement de Paris que s’est installée l’association Sprague dédiée au bijou.

Par Sandrine Merle.

 

 

Destination l’un des quartiers les plus populaires de Paris, à deux pas de la place des Fêtes : au 26, rue du docteur Potain, se dresse une immense bâtisse décrépie, un ancien lycée technique de 3 000 m2 abandonné depuis 20 ans. Le laboratoire artistique DOC (pour Docteur Potain) s’y est installé avec ses ateliers de céramique et de couture, ses espaces d’exposition, ses studios photo ou encore son collectif Sprague dédié aux métiers du fer. Ce dernier a remis en état 75m2, tout au fond de la cour, dans un jardin verdoyant aussi aménagé par lui-même. Un luxe fou en plein squat !

 

Sprague vs Cartier

Aussi étonnant que cela paraisse, j’ai découvert Sprague lors d’une de mes visites à l’Institut de Haute Joaillerie de Cartier où Giuseppe Lardo, actuel président du collectif, y travaille à plein temps depuis 10 ans. Le choc des cultures ! « Sprague vient de Sprague-Thomson, le nom des premières rames de métro parisien, explique le joaillier. Car Lise Viot a fondé le collectif avec ses copains de l’Ecole Boulle et de joailliers rencontrés dans les catacombes, une autre de ses passions. » Soir et week-end, ce passionné de technique (il a aussi ouvert il y a quelques années une école à Mayotte), est entièrement dévoué à Sprague et aux Spraguiens. Ils sont, aujourd’hui, un peu moins de 350 membres dont une trentaine actifs et 12 résidents responsables de l’atelier.

 

Partage et transmission

Dans ce squat, on a à faire à des puristes. Personne n’utilise la CAO, on fait ses bijoux à la main de A à Z : on recycle le métal, on fond, on forge, on lamine, on polit, on émaille. Le matériel prêté ou donné par des anciens, est mutualisé. Il y a des dés à emboutir, un banc à étirer, des scies bocfil, un tonneau à polir, des machines de tournage et de fraisage, un four à émail, un grand et magnifique établi en bois, etc. « C’est chouette on a beaucoup de machines dont certaines sont impossibles à stocker chez soi. La place d’établi est, par exemple, louée 1 euro/heure. Tout cela rend le métier accessible », se réjouit Marie-Paule Promis résidente du Sprague et créatrice. Sprague offre également des formations de techniques traditionnelles en voie de disparition comme la forge ou le filigrane : le premier consistant à faire un bijou directement à partir de la matière, le second à le réaliser avec des fils d’or. Passionnant.

 

Recréer des liens, se mélanger

« C’est un univers libre, différent de l’école ou de l’entreprise, qui permet de s’ouvrir à d’autres méthodes de travail et d’être très créatif », explique Itzel Flor Blancas résidente du Sprague en train de lancer sa marque. Dans ce squat s’est formée une corporation sans limitation d’âge, ni d’expérience qui se rencontre et échange notamment lors des « Mercredi des Sirènes », apéro qui a lieu chaque premier mercredi du mois. Se croisent des jeunes se perfectionnant en dehors du lycée, un artisan Burkinabé, des entrepreneurs n’ayant pas leur propre atelier, des retraités avec l’envie de transmettre, des artisans de grandes maisons curieux de découvrir un univers moins conventionnel, un pharmacien et un architecte en reconversion. Lors de mon passage, un jeune joaillier berbère arrivé du Maroc fondait son argent pour réaliser des pendentifs traditionnels, Amadou lui forgeait un bracelet en argent sous le regard d’une jeune céramiste japonaise désireuse de s’initier au bijou. Autant de rencontres improbables ailleurs.

 

Le collectif Sprague squatte ce lieu, il est donc théoriquement expulsable sous 48 heures, sur décision du préfet. Au regard du caractère positif de son activité, il a obtenu l’autorisation de rester jusqu’en 2025.

 

Article relatif à ce sujet :

TFJP x Comité Colbert, savoir-faire et métier de l’or en joaillerie

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