Itinéraires joailliers

08 janvier 2016

Les minéraux extraordinaires du MIM, à Beyrouth

Visite privilégiée dans l’un des plus beaux musées du monde, par son fondateur lui-même : M. Salim Eddé.

Derrière le portail de sécurité de la prestigieuse université francophone Saint-Joseph, commence un fabuleux voyage dans le MIM (première lettre des mots arabes pour musée, minéraux et mines). Notre guide n’est pas un aventurier mais un homme élégant, au verbe précis alliant rigueur scientifique et souci esthétique. Ancien élève de Polytechnique, chimiste de formation, fils d’un père collectionneur d’art et numismate, Salim Eddé a le curriculum vitae idéal pour amener des novices vers ce qui n’intéresse généralement que les scientifiques : les minéraux.

Salim Eddé ne trébuche sur aucun des 150 noms des 1 600 spécimens exposés, pas plus que sur leur composition ou leur provenance. Il a acquis ce savoir en à peine dix ans, le temps de se constituer la plus prodigieuse collection au monde. Il y a consacré, dit-on, près du tiers de son immense fortune due à sa société Murex (nom d’un coquillage de Phénicie), société de logiciels financiers, qui le place au 194e rang des Français les plus fortunés. Il est intarissable sur la construction technique de son musée de 1300 mètres carrés qui ressemble davantage à un musée d’art contemporain qu’à la traditionnelle galerie poussiéreuse de sciences naturelles. Dès l’entrée, le ton est donné avec un immense mur doré facetté, précédé de cinq colonnes aux vitres fumées percées de vitrines, laissant voir de fabuleux minéraux. La plus haute technologie est au service du plus archaïque : écrans numériques tactiles et interactifs sont à l’honneur comme ce tableau de Mendeleïev permettant de se promener dans les arcanes des compositions chimiques et physiques des éléments. Un mur incrusté de 99 tranches d’une tourmaline de Madagascar, rétro-éclairées, permet de découvrir la structure cristalline.

Dans un couloir obscur, neuf colonnes présentent les principales classes minérales. La sélection est simple : Salim Eddé a choisi les plus beaux spécimens de chaque catégorie. Vous pensiez avoir vu les plus somptueux lorsque vous pénétrez l’Alcôve des minéraux rayonnants, puis surgissent la vitrine des Trophées et enfin la salle du Trésor. Des cristaux d’or ressemblent à des brindilles, des macles stupéfiants, du gypse semblant sortir des entrailles de la Terre, un diamant non taillé de plus de 300 carats, des pépites d’or cristallisées, des émeraudes, rubis, saphirs, une sidérante stibine, une aigue-marine comme un bloc d’eau fossilisée remonté des profondeurs, une mordenite indienne qui semble naître sous nos yeux, des spécimens d’une douceur cotonneuse, d’autres qui s’apparentent à une matière vivante et bourgeonnante comme autant de paysages ou de sculptures. L’évidence s’impose : vous êtes dans le plus beau musée minéralogique du monde ! Ou plutôt, dans l’un des plus beaux musées du monde. Le choc esthétique est comparable à celui qu’on peut ressentir devant les plus grandes œuvres d’art. Les minéraux venus d’une soixantaine de pays, de Chine, du Pérou, de Colombie ou encore du Congo, sont des déflagrations esthétiques qui se passent de votre assentiment. Il est une dictature esthétique à laquelle vous ne pouvez échapper.

Jamais le minéral n’a été aussi vivant. Jamais l’idée d’une osmose avec le végétal et l’humain n’a été aussi palpable. Immanquablement on pense à la vie, à la mort, au corps humain, au Cosmos et à ce que les Anglo-saxons appellent l’Intelligence Design. Est-ce nous, qui, grâce à nos références culturelles, esthétisons le monde ou cette dimension esthétique nous préexiste-t-elle ? Vieille question de la beauté qui hante la métaphysique. L’émotion qui étreint le visiteur est considérable. Tant de beauté dans une ville qui a connu et qui connaît tant de souffrances, tant de difficultés et tant d’espérances. Émotion devant le courage de Salim Eddé qui a tenu à ce que son musée existe dans sa ville et non à New York, Londres, Paris ou Dubaï. Et ce n’est pas le moindre paradoxe que ce soit ici, dans ce lieu, que le visiteur agnostique, sceptique sur les religions monothéistes, ait ressenti, ne fut-ce qu’un bref instant, le grand frisson, la caresse qui vous bouleverse l’échine, le souffle de Dieu…

Écrit par Ludovic Leonelli (journaliste et auteur de La Séduction Baudrillard aux éditions de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts).

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