L'invité

25 septembre 2017

Monika Brugger, figure du bijou contemporain

L’orfèvre/plasticienne allemande vit depuis plus de trente ans en France, pourtant son travail conceptuel y est peu connu. L’exposition « Juste du bijou ? » à la galerie Mercier, dans le cadre de Parcours Bijoux, est l’occasion de le découvrir.

 

En quoi va consister cette exposition ?

Une exposition permet de raconter des histoires et d’ouvrir des portes. Bref, d’accéder à une autre réflexion sur l’objet. Il s’agira d’une rétrospective montrant les liens et les correspondances entre mes pièces. Certains bijoux sont montrés pour la première fois. Je suis très attachée à la scénographie que je pense en même temps que chaque bijou. C’est important qu’il soit toujours présenté dans un contexte.

 

Vous réinventez sans cesse le bijou… Quel est le cheminement créatif ?

Je suis une autodidacte, j’ai commencé à faire des bijoux très tard, à l’âge de 33 ans. Je voulais être une artiste pour évoquer plus que le beau. Le matériau et la technique m’indiffèrent. Et le bijou ne m’intéresse pas en tant qu’objet en soi mais comme objet social qui définit l’humain dans la société. Par exemple, la boucle d’oreille qui nécessite une mutilation du corps signifie un passage d’un état à l’autre. C’est l’idée et le concept qui me parlent, l’écriture d’un cheminement qui se construit par fulgurances, sous-entendus et découvertes inconscientes qui ouvrent sur d’autres univers. L’enfance, le souvenir, la féminité, le corps, les contes de fée… Au final, tout est imbriqué et relié sans que cela soit forcément formulé. Une œuvre ne va jamais sans l’autre.

 

La broche est votre objet.

Peu appréciée en bijouterie classique, elle est un tableau avec une aiguille qu’on peut réaliser avec n’importe quoi : une carte de crédit, un paquet de chewing-gum, un sachet de thé… C’est aussi le seul bijou qui a besoin d’autre chose que le corps pour exister. Il est directement confronté au support et dialogue avec le tissu.

 

Parmi vos pièces les plus connues, il y a celles qui prennent la forme de définitions brodées puisées dans les différentes éditions d’un dictionnaire, Le Petit Robert

Cette série des « Petit(s) Robert(s) » comprend par exemple la chemise en lin exposée dans « Medusa » brodée de la définition du mot « broche ». Émigrer en France a impliqué un changement de langue m’obligeant à reconstruire un vocabulaire, une vision du monde, des références… Mon travail est lié à l’exploration étymologique de la langue française, aux mots que je comprends très bien ou que j’interprète mal. Ils font référence à ce savoir-faire oublié et désuet permettant de tenir l’esprit tranquille ou encore à l’apprentissage de l’écriture.

 

Vos bijoux sont symboliques, signifiants, empreints de références littéraires… Comment lire « Schmück » ?

Tout a commencé avec la première robe tachée de Javel alors que j’étais en vacances en Suisse, sans outil… Il s’agit d’un triptyque de robes inséparables portant trois bijoux détournés, trois bijoux qui ont laissé leur empreinte : une tache rouge brodée sur la blanche, une brûlure sur la beige, une tache de Javel sur la noire. Elles questionnent sur le marquage et sur le rôle du tissu qui représente le corps. À chacun de décider si c’est une œuvre d’art ou un vêtement. J’adore les textes du sociologue Georg Simmel sur ce sujet.

 

Vos bijoux sont toujours à message ?

Mais non ! J’en fais aussi juste pour m’amuser ou me reposer comme la série des dés à coudre qui font référence aux petits bijoux victoriens ou la série de pins-insectes que j’ai appelés « éphémerdes ». On peut aussi les accrocher sur un rideau. Ils ne sont nés d’aucune arrière-pensée.

 

Vous vous référez souvent à trois designers inconnus en France…

Onno Boekhoudt, Otto Künzli et Manfred Nisslmüller. J’adore les punaises rouges accrochées sur les personnes entrant dans une galerie comme si elles étaient une œuvre vendue. Cela n’a l’air de rien et pourtant cela ne fonctionne que dans ce contexte précis. J’aime le geste artistique de Manfred Nisslmüller qui se contente de répéter le mot « broche » de plus en plus bas jusqu’à le faire disparaître dans un murmure. La quintessence de l’approche conceptuelle.

 

Vous vendez vos bijoux en Allemagne, en Belgique, en Suisse et rarement en France !

La France n’est pas référente dans le bijou contemporain même si elle compte de grands noms comme les Chavent, Henri Gargat, Gilles Jonemann ou encore Joël Faivre-Chalon. L’œil y est formé par l’esthétique de la haute joaillerie, très ennuyeuse de mon point de vue car sans aspérité. La beauté inclut la laideur… Il n’y a rien de plus beau qu’une inondation si on fait abstraction de la douleur qu’elle occasionne.

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